lundi 6 juin 2016

L'éduc nat' bas les pattes

  Vendredi 4 juin 2016, 12h30
(Cet article est long mais lourd de sens). 

Benoit Falaize, Professeur des Universités et Docteur en histoire, actuellement référant national laïcité au ministère, et dont j'ai la chance et l'honneur de partager le bureau, éteint son ordinateur, prévient au téléphone une certaine Sophie dont le nom de famille m'a échappé et me demande "tu es prête? on va pas tarder comme ça on a le temps de prendre un petit café avant".

Après un débat sur l'impact de l'argent dans le monde du football et la polémique Benzema autour dudit café, nous rejoignons les membres de l'association des amis de Jean Zay. 
Quatre vieilles dames nous accueillent dont les filles Zay, ainsi que le nouveau président de l'association, Antoine Prost, un historien d'une cinquantaine d'année.

Nous sommes tous réunis pour dépouiller les 15 dossiers envoyés par 15 collèges de France souhaitant participer au concours laïcité organisé par l'association des amis de Jean Zay et dont le vainqueur se verra remettre le trophée par la ministre de l'éducation nationale ainsi qu'un chèque de 1000€, suivi d'une visite au panthéon.
Afin de faire preuve d'efficacité relative, nous constituons des groupes de trois et examinons tour à tour les dossiers, en actualisant constamment notre classement des travaux.  La tâche est longue, fastidieuse mais passionnante. Des collèges divers et variés ont envoyé leurs travaux, nous lisons tour à tour des dossiers en provenance de REP, de collèges ruraux, parisiens, provinciaux etc.

Le panel est varié, les travaux de qualité, mais un dossier sort particulièrement du lot. Celui d'un collège de Vénissieux, en REP, dont les difficultés se cumulent et qui peine à garder la tête hors de l'eau. Un groupe de 5 enseignants, de disciplines différentes, ont fait un travail formidable tout au long de l'année en motivant leurs élèves en décrochage scolaire autour de ce concours, les laissant s'exprimer à leur manière: par le dessin, l'écriture, la chanson, et associant leurs familles dans le processus. Le résultat est admirable d'humanisme, d'intelligence et de courage. Car du courage il en a fallut à ses enseignant pour mobiliser les esprits, parler et faire réfléchir sur un sujet sensible qu'est celui de la laïcité auprès de ce public particulier. Pour Benoit Falaize et moi même, qui pourtant ne faisions pas partis du même jury, le résultat est sans équivoque, la victoire doit revenir à ce petit collège.

C'était sans compter sur l'examen commun du dernier dossier, celui d'un collège de Strasbourg, bénéficiant de financements conséquents, de l'implication du Maire, du Proviseur, du Préfet et de la presse locale. Le dossier est parfait, constitué d'une vidéo dans laquelle les élèves interrogent leurs professeurs d'origines étrangères sur leur sentiment d'appartenance à la République française, sur la valeur de fraternité, sur les stéréotypes,  et plus largement sur les valeurs de la République. La vidéo est impeccablement montée, peut être trop pour un niveau collège, et la notion de laïcité noyée dans un élan plus large de réflexion sur les valeurs républicaines.

L'assemblée de l'association est soufflée,  nous comptons les voix: 6 pour Strasbourg et 2 pour Vénissieux.
N'étant que la nouvelle petite stagiaire je ne dis rien, mais n'en pense pas moins, et je suis écœurée par le résultat. J'en touche alors deux mots à Benoit que je sais sur la même longueur d'onde que moi, après tout nous sommes les deux seuls à soutenir Vénissieux:
"Benoit, je ne comprends pas bien l'objectif de ce concours. Il s'agit de récompenser le blockbuster qui n'a pas rencontré de difficulté particulière pour atteindre l'écran et qui propose un scénario somme toute d'une certaine pauvreté, ou le petit film d'auteur qui a remué ciel et terre pour naitre et qui raconte une histoire riche de sens?".

Benoit fait un hochement de tête et prend alors la parole devant le reste du jury: "Je suis d'accord pour dire que le travail effectué par Strasbourg est remarquable de qualité esthétique, mais il me semble que les notions de fraternité et de laïcité ne peuvent se confondre, or nous sommes ici en présence d'un concours sur le sujet de la laïcité. De plus, le proviseur m'a contacté hier me demandant si son collège avait gagné. Vous n'êtes pas sans savoir que les professeurs et élèves sont particulièrement soutenus par bon nombre d'intervenants extérieurs, de plus ce collège ne rencontre pas de difficultés particulières. Ainsi, je propose de créer une mention spéciale pour Strasbourg afin de reconnaitre et récompenser leur travail, mais le premier prix doit revenir, à mon sens, à Vénissieux qui a abattu des montagnes pour en arriver là. Et il est nécessaire de soutenir le travail de ces professeurs et élèves pour qu'ils continuent dans cette dynamique positive, créatrice de savoir et de respect au sein d'un environnement dégradé".

L'assemblée reste sceptique, une vidéo artistiquement qualiteuse et un dossier imprimé sur papier glacé a suffit à les convaincre, peu importe le fond et le contexte. Strasbourg aura le premier prix, et une mention spéciale pour Vénissieux, histoire de mettre fin aux polémiques.
Je suis dégoutée, la politique et le marketing ont vaincu le courage, l'abnégation et le savoir.

 Je m'apprête à quitter les lieux quand j’entends un membre du jury dire: "si il n'y a pas assez d'élèves venant de Strasbourg présents pour la remise des prix, la salle sera trop vide et la ministre risque de refuser de venir pour si peu de monde. Dans ce cas ont peut récompenser les deux lycées de Paris, eux pourront se déplacer."
Trop c'est trop, je quitte la salle, remerciant Benoit et saluant amèrement le reste des convives.

Lundi 6 juin 2016, 13h00

Je rentre dans mon bureau après ma pause déjeuner. Benoit raccroche le téléphone et me dit:
"Je viens d'avoir les collèges de Vénissieux et Strasbourg au téléphone. La proviseure de Vénissieux était en pleurs au téléphone, me remerciant et  me disant qu'on n'imagine pas combien cette mention spéciale est importante pour les élèves et les professeurs. Elle assure que l'ensemble des élèves viendront si elle trouve suffisamment de financement pour payer les transports . Le proviseur de Strasbourg quant à lui m'a dit qu'ils avaient déjà gagné assez de prix et que par conséquent il n'était pas certain d'envoyer les élèves à Paris, le trajet étant long et couteux. Tu te rends compte à quel point c'est scandaleux? Si Vénissieux avait eu le premier prix ils auraient eu les 1000€ et ça aurait permis de financer le voyage de l'ensemble des élèves à la capitale!"

A l'éduc nat' bas les pattes, la forme passe avant le fond.

Si vous voulez poursuivre sur le sujet, je vous recommande un film extraordinaire: "écrire pour exister".

A plus, pour un récit plus léger,
Louise




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